Une seule fois, des circonstances singulières m’ont contrainte à sortir de ma réserve. J’ai un couple d’amis, Stéphanie et Laurent, qui sont des habitués de tous les clubs échangistes de Paris. Après dîner, ils ne rentrent jamais chez eux sans aller y boire un verre et je suis incapable de savoir ce qu’ils y font vraiment lorsqu’ils y vont sans amis. Comme il y a eu des circonstances où ils ont fait l’amour à côté de moi, dans leur salon, comme si l’urgence soudaine imposait la situation au même titre qu’une grande soif, je ne pense pas qu’ils se limitent à y boire un verre, justement.

Ils m’ont proposé de les accompagner dans un club à quelques mètres des Champs-Elysées. Je ne connaissais pas le lieu, même de nom, et craignais d’y voir des gens trop laids, trop gras, trop lourds, comme ça m’était déjà arrivé ailleurs, mais j’avais accepté la proposition. Nous nous sommes assis sur la banquette en skaï rouge la plus proche du bar, qui offre la meilleure vue sur la piste de danse. Je buvais le plus lentement possible mon verre de vodka en scrutant avec une intense curiosité ce que faisaient les autres. Quelques hommes étaient au bar, à parler entre eux. Une femme était assise seule, pas très loin de nous. Fine, triste, les yeux dans le vide, elle ressemblait à quelqu’un qui cherche à échapper au temps dans une immense mélancolie.

Quelques couples ici et là, rien qui ne retienne mon attention jusqu’à ce que je repère une femme qui dansait devant son partenaire de la façon la plus explicite possible. Les cuisses écartées, elle était juste au-dessus de lui et caressait son visage de ses deux seins. Il la repoussait avec une forme de dégoût, ne voulait rien d’elle. Il était là comme il aurait pu être ailleurs, ne cherchant rien d’autre que le doux réconfort de la musique ou de son whisky. Elle était un peu vulgaire, mais bien plus attirante que lui, faraud qui avait tout de celui qui conduit des affaires en affichant pour les autres le mépris des nantis. J’avais une certaine peine pour cette femme sans cesse repoussée, dont les désirs étaient niés, mais n’étant pas capable de savoir s’il s’agissait d’un véritable mépris ou d’une parade amoureuse je me suis abstenue d’y penser plus longtemps.
J’attendais surtout le moment où l’on entrerait dans le vif du sujet : les backrooms. Eux aussi probablement. Nous nous sommes levés, Laurent a ouvert la porte à double battants au fond de la salle et nous avons longé un couloir étroit, avec une succession de ce qui aurait pu être des cabines de sauna en bois brut, avec d’immenses hublots permettant de voir les corps dans leur intégralité. D’une cabine à l’autre, à peu près la même chose : une femme allongée sur la banquette collée sous le hublot, puis un, deux ou trois hommes qui l’enfilent ou se masturbent en regardant.

Au bout du couloir, la salle commune. Sur un immense matelas en plastique d’environ 40m2, une succession de couples, comme dans un dortoir, qui font l’amour sans s’échanger, mais dont la libido a besoin d’être alimentée par le regard des autres. Seule, n’ayant pas très envie qu’on me mette la main aux fesses et n’ayant aucun intérêt à être là autre que celui de voir, je me suis assise sur un petit banc de bois blanc. Il était enveloppé d’une moustiquaire qui faisait l’effet d’un voile de mariée et permettait de se tenir à distance des autres. Très incongru ici. Le couple déphasé que j’avais observé plus tôt était là, nu cette fois-ci, lui allongé sur le dos, les mains derrière la tête pour que son refus de lui faire l’amour soit ostensible ; elle à califourchon, s’empalant sans succès sur sa verge un peu molle, tout en masturbant son clitoris pour ne compter que sur elle. Peine perdue. Il a fini par la repousser avec un geste de dégoût et la pauvre a dû se tourner vers le couple voisin, leur demander s’ils auraient la gentillesse de l’accepter dans leurs jeux. Mon excitation s’est envolée devant la détresse de cette femme rejetée. Ça devenait sordide.

Je partais, mais dans le couloir qui me ramenait vers la sortie, je me suis arrêtée net. Je ne pense pas qu’il soit courant de voir des scènes aussi magnétiques, ni là, ni ailleurs. Un homme tenait en laisse la jeune femme mélancolique que j’avais vu seule un peu plus tôt. Cette fois-ci elle était nue, en dehors d’un serre – taille de cuir noir, lacé dans le dos, et de chaussures à talons hauts. Ses yeux étaient bandés par un masque, de cuir également. On n’était pas du tout dans l’univers agressif du sado-masochisme, la scène était au contraire très tendre parce qu’elle avait la délicatesse et la mélancolie d’un modèle de Modigliani : le visage gracile, allongé, la chair presque ocre (sans doute était-ce la lumière), les cheveux longs dans les mêmes tons, le corps très mince, frêle, à l’exception de ses seins, 95C je dirais, lourds, écartés, caressant presque le bas de ses côtes, avec des aréoles larges et brunes. Il la promenait avec un regard brillant, si réjoui de posséder un tel trophée qu’il encourageait les autres à la toucher à loisir. Elle, comme un animal traqué qui ne sait pas d’où va venir l’ennemi, frémissait : seins, fesses, pubis, bouche, des mains étaient partout sur son corps. Je n’ai pas osé la toucher dans le couloir, mais me suis enhardie à les suivre dans une cabine.

La conjugaison de son atrabile avec la lourdeur de ses seins m’a appâtée, bien que je trouvais désolant la boite de Kleenex, les préservatifs et les dosettes de lubrifiant qui appuyaient l’aspect industriel de la rencontre au lieu d’en souligner la poésie. J’ai commencé par observer les hommes qui s’approchaient avec concupiscence. Aucun d’eux n’était particulièrement attractif et la malheureuse n’en savait rien, les yeux clos par son masque. L’idée m’est apparue répugnante, assez pour que d’un geste brusque et irréfléchi je les pousse et m’impose. Je me suis penchée sur sa bouche, ai léché ses lèvres, forcé l’ouverture de mon index pour le couvrir de sa salive, le descendre vers ses autres lèvres et en mesurer l’humidité. Mon pouce titillait son clitoris. De mon autre main, je pétrissais ses seins, pinçais entre le pouce et l’index son mamelon généreux pour sentir la cyprine couler plus abondamment dans sa vulve. Lentement j’ai laissé glissé mon visage, léchant d’abord son cou, longeant une clavicule, retournant vers le sternum avant de gober un sein. Je crois que je l’ai mordillé aussi. Ma langue a continué de descendre vers son ventre, j’ai titillé le creux de son nombril, puis ai frotté mon nez dans sa toison épaisse de longs poils roux avant d’agacer son clitoris de la pointe de ma langue, longuement, minutieusement. J’ai attendu de voir son corps onduler, essayant de retenir son plaisir, se contractant pour éviter la montée trop rapide de spasmes ; puis, pour contrer sa résistance j’ai introduit deux doigts dans son sexe et initié un va-et-vient qui accompagnait les mouvements de ma langue. J’entendais sa respiration s’accélérer, elle atteignait ce moment presque thaumaturgique où l’esprit s’envole et se libère de toutes les retenues sociales, de tous les codes de bonne conduite. Elle allait en demander plus, mes doigts ne suffiraient plus.

Je jetai un regard autoritaire sur les trois hommes, en rang d’oignons aux côtés de celui qui la tenait en laisse. Ils avaient les yeux rivés sur mes doigts toujours occupés à trifouiller son corps, tandis que d’une main ils masturbaient, leurs verges luisantes d’avoir tant lubrifiés leurs capotes, se tenant prêts à me supplanter, à la pénétrer. C’était ne pas me connaître. Je chuchotais à l’oreille de son partenaire. Il tendit la laisse (qu’il tenait toujours en main) à son voisin, lequel se retrouva avec l’air niais de celui qui, pendant un instant, ne sait plus quelle est sa priorité. La porte de la pièce était dans mon dos. Lorsqu’il revint, je vis d’abord les têtes déconfites des trois hommes en rut. Puis, l’objet de ma demande pressante : un harnais de cuir noir et son godemiché en latex. Il dépassait largement mes espérances. Très doux, il était également double, ce qui me permettait de me pénétrer en la prenant et de partager toutes ses sensations. Je m’harnachais promptement comme un cow-boy qui enfile sa ceinture, glissais l’un des deux godemichés à peine huilé dans mon sexe, puis je recouvrais abondamment ma verge saillante et synthétique de lubrifiant et, les jambes à peine écartées et le dos en arrière, je me masturbais comme un homme, en regardant les autres droit dans les yeux, l’oeil pétillant de ma fanfaronnade. De plus en plus décontenancés, je sentais leurs masturbations devenir plus fiévreuses.

Pas un mot n’avait été prononcé, elle n’avait aucun moyen de savoir qu’une femme s’apprêtait à la pénétrer.
J’écartais ses lèvres, caressais l’entrée de son sexe de mon gland de synthèse, en prenant tout mon temps. La femme et les voyeurs s’impatientaient, l’urgence du désir était irritante. Et puis voilà, les mains tenant fermement ses cuisses, je m’offris le luxe de la pénétrer enfin, tout doucement. Puis, bien calée sur mes deux pieds, j’oscillais d’avant en arrière. Mes mouvements étaient prudents, comme ceux du conducteur d’une nouvelle voiture, qui cherche d’abord ses marques. Puis, une fois l’équilibre trouvé, il accélère. Lorsqu’on a la certitude de maîtriser ce que l’on fait, l’aisance permet de fluctuer le rythme. C’est ce que je fis. Elle se cabrait de plus en plus, avec la prudence et l’excitation de celle qui risque la strangulation, tant son partenaire tenait sa laisse courte. J’aurais voulu mettre à nouveau mes doigts pleins de cyprine dans sa bouche, qu’elle s’excite plus encore de son odeur, mais la longueur de mes bras empêchant le geste, je me contentais d’attraper à nouveau ses seins et de les serrer si fort que j’eus la sensation d’avoir déclenché moi-même son orgasme.

Je me retirai d’elle en regardant le demi-sourire sur son visage, ses traits lisses aussi. J’affichais sûrement le même plaisir. Voulant le conserver intact, je retirai au plus vite le harnais pour le rendre à son propriétaire et quittai la pièce en ayant soin de ne pas croiser de regards. Stéphanie et Laurent étaient sans doute depuis longtemps occupés à d’autres affaires et je quittai les lieux au plus vite, pour garder intact le souvenir de cette femme. J’eu plus tard Laurent au téléphone. Le couple avait regardé la scène avec une extrême attention, semblait-il, et me proposait un rapport à trois. Je lui répondis vertement que je n’avais pas tenté une expérience homosexuelle, mais m’étais offerte le plaisir d’être dans la peau d’un homme, rien de plus.

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